FLASHBACK : la perte d’espoir

Mai 2020, première séance chez ma psychiatre depuis la fin du confinement. Je n’ai pas envie d’être ici. À vrai dire, je n’ai envie d’être nulle part aujourd’hui…

Durant ces derniers mois, j’ai pu faire ce que je fais de mieux : me persuader que tout allait bien. Après tout, ne cesse-t-on pas de me dire que je dois accepter mon état ? Soudain, il n’y avait plus rien à accepter. J’étais confinée, c’est tout. Il me suffisait donc de suivre le mouvement et de me déconfiner en même temps que les autres, non ? Oui, je l’avoue, je suis retombée dans cet inlassable piège du déni. Je continue aussi, bien malgré moi, à croire que mon boulot est le seul à pouvoir cesser ma déchéance. Et je retombe à nouveau bien bas en voyant le monde se déconfiner sans moi. Mais c’est une réalité, la vie redémarre et je reprends ma position de malade…

Rechuter est presque devenu une habitude. J’ai déjà frôlé quelques fois l’hospitalisation. Dans ces moments-là, je me sens réellement trainée en enfer. Emily Dickinson le décrit si bien : « pour être hanté, nul besoin de chambre, nul besoin de maison, le cerveau regorge de corridors plus tortueux les uns que les autres ». Mais cette fois-ci, c’est différent. Mon esprit n’est pas torturé par un tourbillon de pensées et d’émotions enfouies qui hurlent en moi. Simplement, je n’y crois plus… réellement plus. Ma maladie est devenue telle une évidence contre laquelle je n’ai plus envie de me battre. A quoi bon ? 

Ma psychiatre fait face à un regard vague. Je n’ai plus envie de l’écouter m’expliquer comment bien faire les choses. Je suis comme je suis. Je ne changerais pas. J’ai essayé. Je n’y arrive pas. Et ne pas changer, apparemment, me condamne à rester malade. De toute évidence, quelque chose doit clocher en moi. Alors, à quoi bon ? Même quand la mort me hante, je n’arrive pas à changer mes mécanismes. Donc, mourrons ! Cessons l’hypocrisie. Je suis condamnée ? Alors qu’on me le dise au lieu de me laisser me battre dans le vide. Je reste dans cet entre-deux, zigzagant constamment entre des moments d’espoir et de désespoirs. Peut-être que j’assumerais mieux le quotidien si j’acceptais définitivement mon statut de malade ? Peut-être que la seule question que je dois me poser est de savoir si je suis capable d’accepter la personne que je suis devenue, ou si je préfère m’en aller ?

M’en aller… Quel euphémisme. Abandonner. M’exterminer. Me fracasser le crâne avec toute la violence que je ressens envers moi-même. Mais je ne peux pas abandonner mes enfants. Non pas que je me sente indispensable, loin de là, mais je refuse de leur donner ce poids-là dans leurs bagages. Évidemment, je suis consciente qu’il suffit d’un instant de folie pour partir définitivement et que ceux qui se suicident ont souvent lutté bien longtemps avant de commettre l’irréparable. Mais en attendant, je suis là et bien là, prise au piège d’une vie que je ne peux quitter la conscience tranquille et que je ne veux plus subir non plus.

…Mes pensées sont bien loin de ce cabinet. Et si je prenais mon sac à dos ? Oui, partir à la découverte de moi-même ! Un an d’aide humanitaire, je suis sûre que ça me correspondrait parfaitement et que j’y retrouverai probablement une petite estime de moi-même. Mais à nouveau, je me sens liée par mes enfants et mon mari. Je sais, on a toujours le choix. Mais passer un an loin d’eux, ou même six mois, c’est un choix que je n’assumerai pas.

J’entends par ci par là des bribes de ma psychiatre :  » Vous ne pouvez pas… Vous devez… Pourquoi n’acceptez-vous pas que… ? Et comment ça se fait que vous alliez si bien pendant le confinement ?  » … On ne comprend pas, on ne comprendra jamais. D’ailleurs, je ne peux le reprocher à personne vu que je ne comprends pas moi-même. Je suis incapable de mettre des mots sur ce sentiment profond qui m’empêche de renaître à la vie. Inutile de me dire que la solution est en moi. Je le sais ! Mais je n’en suis pas capable. Sans aucune excuse, je n’en suis juste pas capable. Je prends la faute sur moi, sincèrement ! Mea culpa, je suis une nullité absolue. Je peux partir, maintenant ?

Je n’ai plus envie de m’exprimer. Après tout, dès que j’ouvre la bouche, on me reproche d’être « encore et toujours dans le même fonctionnement ». C’est comme écouter quelqu’un m’expliquer en quoi ce n’est pas une bonne chose d’avoir les yeux bleus. J’entends les arguments, certes, mais ça me fait une belle jambe : J’AI LES YEUX BLEUS ! Alors j’écoute, lassée. Une partie de moi a envie de hurler :  » Vous croyez que je n’ai pas essayé d’accepter ? Vous croyez que je ne culpabilise pas de ne pas y arriver ? JE-N’Y-ARRIVE-PAS !!!! Vous vouliez que je cesse de me braquer sur mon retour au boulot ? Voilà, c’est bon, je cesse de l’espérer. J’ai compris. Laissez-moi juste tranquillement vivre cette vie sans saveurs et me persuader qu’elle me suffit. »(1) Mais je ne dis rien de tout ça, je suis lasse, terriblement lasse. Toute cette énergie que j’ai déjà mise dans ma guérison, à quoi bon ? Il y a toujours un moment où je n’ai plus la force de lutter et où je rechute lamentablement. Je regarde dans le vide en entendant à peine la voix de ma psychiatre. 

Soudain, je reviens à moi. Le mot que je crains tant est à nouveau prononcé : « hospitalisation ». Je panique : « NON ! Hors de question. Je vais mieux. Pour ma famille, je vais mieux. Être hospitalisée, c’est me coller encore plus l’étiquette de malade. Je ne veux plus être LA malade. NON, JE VAIS MIEUX !! ».

Comme à chaque fois qu’il a été question d’hospitalisation, ma psychiatre accepte d’attendre le prochain rendez-vous pour voir comment ça va. Comme d’habitude, je sais que je dois me ressaisir. Dès que je suis à l’abri des regards – je fond en larmes. Au fond de moi, une voix me chuchote :  » L’espoir ! Tu dois retrouver l’espoir ! Sinon, tu es foutue ! » Mais j’ai à peine la force de l’entendre, trop occupée à compter les heures qui me restent à tenir bon avant de pouvoir me blottir dans mon lit.

(1) Bien sûr que ma vie est encore pleine de saveurs. J’essaie de poser des mots sur ces pensées récurrentes mais éphémères qui me hantent quand je ne vais pas bien.

Auteur : hp DYSjonctée

Dys, hp et en burnout sévère... parce que je ne fais jamais rien à moitié.

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