Dépression, et si ça venait de nos ancêtres ? Sylvie Tenenbaum

Ce livre aborde un thème très personnel et je ressens beaucoup de réticences à le commenter. Je préfère me contenter de partager avec toi quelques extraits qui interpellent (ou pas) afin de te permettre de savoir si ce livre pourrait être une lecture intéressante à tes yeux. Ayant eu une enfance heureuse mais chargée d’un passé familial assez lourd (dont on m’a protégé autant que possible), j’avoue y avoir trouvé des mots à poser sur certains maux… Pas tous bien évidemment, mais certains.

Dépression, kesako ?

L’une des maladies les plus répandues, à l’échelle de la terre, serait la dépression. Or, si elle est aussi ancienne que l’humanité, le milieu médical ne l’a considérée comme telle qu’au milieu du XXe siècle. C’est une affection psychique complexe qui a des conséquences graves : la vie des personnes dépressives est totalement bouleversée, dans tous les domaines. La douleur morale règne sur leur quotidien, l’avenir est sombre – quand il est encore possible de l’imaginer. Le risque suicidaire est réel tant la souffrance et la lassitude de vivre sont grandes. Haine de soi, sentiment de totale impuissance, angoisse, corps malade : l’énergie vitale, que plus rien ne vient nourrir, se dérobe.

Pour la psychanalyse, la dépression est liée à une perte, terme général, car il peut s’agir de la perte de l’idée de soi comme d’un deuil. Dans ce cas, la tristesse peut se transformer en haine de l’objet perdu (une personne, mais aussi une illusion, un lieu, etc.) qui n’est plus là, haine qui va se retourner contre soi.

Quelques symptômes…

Le patient se plaint de fréquents « trous de mémoire », de problèmes de concentration et d’attention. Lire ou regarder un film est difficile, parfois impossible. Il lui est pénible d’investir les activités habituelles : baisse de la productivité intellectuelle, pensées répétitives et pauvres, toute action demande des efforts inouïs. Le passé est très investi, soit pour le regretter, soit pour se persuader, s’il était heureux, que plus jamais un tel bonheur ne pourra revenir.

Le patient ne supporte plus le bruit et s’agace vite lorsque le niveau sonore monte ou si son besoin de silence est dérangé. Ce qui entraîne généralement une grande culpabilité. Cette attitude de retrait altère, freine ou empêche carrément la communication avec l’entourage. Le patient a bien conscience qu’il « n’est plus le même » et s’en veut encore davantage. Mais « c’est plus fort » que lui. Ce repli chargé de ruminations douloureuses (à ne pas confondre avec la délectation morose, une certaine complaisance à ne voir que les aspects négatifs de la vie) se traduit, sur le plan social, par un isolement qui ne cède à aucune sollicitation, marque d’amitié ou de réconfort.

Sylvie Tenenbaum explique les différents types de dépressions, la description de la « Dépression masquée » et le lien avec le workaholisme m’interpellent…

L’un des symptômes souvent rencontrés dans la dépression masquée est en effet l’hyperactivité. Car il faut bien dissimuler ce mal de vivre, l’angoisse du ralentissement général entraînant des lendemains qui déchantent. Il n’est pas question de faire une pause, ni même d’en éprouver l’envie ou le simple besoin. L’hyperactivité est un symptôme de la dépression masquée : si l’on prend un moment pour s’écouter, le risque est grand de découvrir l’étendue du mal-être. Dans L’Homme pressé (1941), Paul Morand décrit ce besoin compulsif de multiplier les actions afin d’éviter cette confrontation avec soi-même : « Tant que je suis dans l’action, je ne pense à rien d’autre, je ne ressens rien. » L’addiction au travail, pathologie avant tout de l’estime de soi, également liée au culte actuel de l’urgence, est la plupart du temps la marque d’une dépression masquée.

Les « workaholiques », les bourreaux de travail ou travailleurs acharnés, sont dans l’évitement de ce qui pourrait leur faire prendre conscience de leur problématique. Car cette addiction, comme toutes les autres, est la signature d’une grande dépendance, à des produits ou des comportements, ou affective. Toutes les formes d’addiction sont là pour masquer les conflits et troubles psychiques derrière une compulsion dénotant l’incapacité à se prendre en charge soi-même et l’immaturité affective. Il n’est d’ailleurs pas étonnant de compter les workaholiques dans la population souffrant de burn-out.

Les causes sociétales de la dépression

Le système immunitaire, directement relié au psychisme, est à bout de forces : les maladies de l’immunité se multiplient, ainsi que les troubles endocriniens et cardio-vasculaires. Toute la biologie humaine est malmenée, perturbations dues à une existence dont les repères sont de plus en plus factices et à une estime de soi déficiente. D’éminents spécialistes estiment qu’il est très préoccupant pour le devenir de l’homme de le prendre constamment en flagrant délit d’esclavagisation de son corps. Trop d’excès, le manque de sommeil, une alimentation « insouciante », trop de sport sans guide, une absence « d’arrêt » sur le sens de sa vie, etc. Les corps sont malmenés, négligés.

Un autre fait de société peut être la source de dépressions, la place bien trop importante accordée à trois composantes de l’être humain : le paraître (ce que j’appelle le Grand Boulevard du toc), l’avoir (tout ce que nous possédons est-il vraiment indispensable ?) et le faire, déjà évoqué.

La souffrance, au même titre que la maladie et la mort, sont dérangeantes dans une société aseptisée qui voudrait faire du bonheur un état permanent et un idéal de soi.

Une chance ?

Bon nombre de psys, sociologues et médecins reconnaissent aujourd’hui volontiers que la dépression peut avoir une fonction positive : parce qu’elle éloigne durant quelques mois des milieux professionnels stressants, elle offre une pause, une sorte d’« autorégulation ». Un temps pour, enfin, s’occuper de soi et ouvrir la nécessaire « fenêtre thérapeutique ».

Par-delà toutes les peurs, il y a l’angoisse existentielle de la mort, innommée car pour beaucoup innommable. C’est pourquoi il est si crucial de savoir ce que l’on veut faire de sa vie, de découvrir de quoi est faite notre identité profonde. Il faut du temps pour se connaître et se bien comprendre : et du temps, qui pense en avoir ? Qui s’autorise à en prendre, à s’en donner ? Rares sont celles et ceux qui osent s’offrir cette « pause sur identité », cette « pause sur valeurs » : le risque est bien trop grand de voir s’écrouler les illusions, d’être englouti sous le sable sur lequel on a construit sa vie et de perdre son emploi.

Les révélations de l’épigénétique.

Lorsque des traumatismes précoces ont été vécus, qu’il s’agisse de violences, d’abus, de négligence ou d’abandon dans l’enfance ou l’adolescence, « les générations suivantes connaissent des dépressions, des désordres de la personnalité, des comportements asociaux, addictifs et suicidaires ». Alors qu’aucun gène de la dépression n’est jusqu’ici reconnu.

L’éducation

Il existe dans chaque famille des sujets tabous, ce qu’apprend très tôt l’enfant. Il le ressent, le pressent et il serait erroné d’imaginer qu’il n’est pas lucide ni conscient de ce qui lui est dissimulé, même s’il n’a pas « les mots pour le dire ».

L’enfant a clairement conscience qu’il fait partie d’un groupe dont il doit respecter les règles, adopter les croyances et les valeurs, les idées, les codes, les illusions et les mythes dont il sera vite imbibé. Cette famille constitue l’unique source d’amour et de sécurité, les énergies vitales dont il a besoin. L’instinct de survie lui confère des talents fabuleux pour faire ce que ses parents attendent de lui.

Le poids du silence

Les enfants apprennent très tôt qu’ils doivent se taire sur ce qu’ils ressentent, jusqu’à ne plus être en contact avec leur vie émotionnelle. Les émotions sont refoulées puis enkystées au cœur de l’être jusqu’à en tomber malade, jusqu’à en devenir dépressif. Certaines émotions, si contenues qu’elles suivent des voies longues et compliquées pour trouver enfin une place où exister, se révèlent à travers des comportements inexplicables : accumulation d’accidents en tous genres, problèmes financiers, difficultés sentimentales, corps et psychisme malades. Les troubles dépressifs sont souvent les conséquences de ces silences obligés, installés parfois depuis plusieurs générations. De nombreuses dépressions, telles des rivières qui ont longtemps cheminé sous terre, réapparaissent un jour à la surface. Tout ce qui a été caché à une génération se retrouve chez un descendant qui ne comprend rien à sa souffrance. « J’ai tout pour être heureux, mais, je ne sais pas pourquoi, quelque chose m’en empêche… »

L’héritage psychique

Nous héritons d’une mémoire inconsciente gigantesque, celle de nos deux lignées. Elle est composée, nous l’avons vu, de tout un système de croyances (des certitudes non vérifiées) et de valeurs, de permissions et d’interdits, mais aussi de toute l’histoire événementielle et émotionnelle de ces deux lignées, des secrets, des deuils non faits et des drames, voire des tragédies, sans oublier l’Histoire et la géographie qui jouent un rôle fondamental dans la vie de tout un chacun, à chaque génération.

« Le sommeil la ramène aux scènes d’horreur qu’elle n’a pas vécues mais qu’elle connaît bien pour les avoir entendu raconter un nombre incalculable de fois : elles la hantent car elle les porte en elle. »

Le revécu infini des traumatismes

Il n’en peut plus de s’adapter, de faire « comme si ». Son inconscient est saturé de fantômes, de non-dits, de mensonges, de revécus traumatiques. Alors il baisse les bras et quitte la scène. Il refoule sa véritable personnalité, clown triste qui ne veut blesser personne mais n’en peut plus de l’être. Il s’installe, inconsciemment, dans un faux self ou s’efface et, bien souvent, refuse d’avoir des enfants, pour éviter les répétitions à la génération suivante.

Chaque génération transmet le traumatisme à la suivante, sans prendre le temps de s’arrêter sur la souffrance et l’effroi pour les intégrer définitivement et protéger ses descendants de cet héritage.

Pour s’assurer d’être toujours aimé, parce qu’il aime ses parents et désire rester loyal, l’enfant, dont l’intelligence émotionnelle est étonnante, va tenter de soulager leur douleur, dans une sorte de compulsion à la réparation, disait Françoise Dolto. L’enfant va s’efforcer d’opérer un transfert de la souffrance parentale sur lui-même.

Maladie

Lorsqu’un être humain s’efforce de ne ressentir que ce qu’il a le droit de ressentir depuis son enfance, de se couper de sa vie émotionnelle, il tombe malade.

Porter des secrets, des drames et des deuils non faits génère une fatigue chronique, plus souvent une dépression dont la cause n’est pas évidente.

Notre rôle en tant que parent

Tout irait sans doute pour le mieux dans le meilleur des mondes, comme disait Voltaire, si les parents avaient pris le temps de s’interroger ou de remettre en question ce qu’ils ont eux-mêmes vécu. S’ils avaient pris conscience, adultes, de certaines transmissions nocives, voire toxiques ou seulement limitantes, dont ils se seraient volontiers passés, l’histoire de leur descendance serait différente. Or, ils semblent curieusement frappés d’amnésie en devenant parents : remplis de bonne volonté, mais pour ne pas décevoir leurs propres parents ils répètent ce qui ne les a pourtant pas toujours rendus si heureux. Ou bien, dans un grand élan de rénovation éducative, ils font exactement le contraire, envoyant par-dessus les moulins valeurs et croyances transmises. En dépit de leurs bonnes intentions, ils ne font guère mieux car ils demeurent malgré tout sous l’emprise des générations précédentes. Le contraire d’un modèle reste en référence à ce modèle. En réalité, le rôle des parents est d’élucider les dysfonctionnements familiaux dont les effets se transmettent, de les « traiter » ou d’en minimiser les conséquences. Encore faut-il en avoir pris conscience afin d’offrir le plus de chances possibles à ses descendants. C’est là qu’intervient le libre arbitre : il nous appartient d’effectuer un tri dans certaines transmissions pour ne conserver que les meilleures. Autant que faire se peut. Tout en sachant qu’il serait très maladroit et surtout très injuste de charger nos ascendants de tous nos maux. Françoise Dolto expliquait aux parents que les difficultés de leurs enfants étaient « de leur fait, jamais de leur faute », n’ignorant pas les méfaits de la culpabilité sur le psychisme. L’important est de parvenir à faire le tri entre les transmissions qui sont un fardeau et les autres.

La thérapie transgénérationnelle

Dans Totem et Tabou, Sigmund Freud écrivait que « si les processus psychiques d’une génération ne se transmettaient pas à une autre, ne se continuaient pas dans une autre, chacune serait obligée de recommencer son apprentissage de la vie, ce qui exclurait tout progrès et tout développement ». S’interroger pour découvrir les transmissions inconscientes des générations précédentes permet de s’en distancier et de lever des obstacles qui parsèment un chemin de vie.

Faire une thérapie en y incluant l’aspect transgénérationnel, c’est accepter de sortir d’un tunnel et de vivre en pleine conscience. C’est le signe d’une évolution qui offre plus de choix et, surtout, la paix en soi. C’est aussi assumer, car l’on n’y peut rien, de faire partie de cette famille qui, comme toutes les autres, n’est pas parfaite. Quitte à prendre ses distances avec certains membres : c’est un choix que l’on peut s’autoriser avec les personnes que l’on juge trop toxiques. La thérapie transgénérationnelle aide à mettre des mots sur ce qui rendait la vie si pesante. Or nous avons vu que ce qui n’est pas dit devient innommable puis indicible. Là est le cœur de la souffrance généalogique. Ainsi va-t-elle se lover au creux de l’inconscient et se transmettre.

Les secrets de famille

Connus ou pressentis, par définition cachés, ils ont de graves conséquences. Ils peuvent concerner tous les domaines de la vie, les plus lourds à porter étant ceux liés au sexe, aux perversités (sur le plan psychologique, car les perversions sont d’ordre sexuel) et aux maltraitances, aux origines, à l’argent. Ils sont un fardeau pour le psychisme des descendants qui non seulement les connaissent inconsciemment mais ont l’obligation de se taire et de ne poser aucune question.

Les loyautés familiales inconscientes

La plupart des enfants supportent le mythe de la famille parfaite : une loyauté qui les muselle, car ils refusent d’être ceux par qui le scandale arrive. Ils imaginent que ce rôle de « traître » serait encore pire à vivre. Certains procès l’ont démontré : accusés de mauvais traitements avérés, les parents ne sont pas dénoncés par leurs enfants. Cette forme d’attachement est trop souvent arrimée à la terreur de n’être plus aimé et du déshonneur familial. Le silence facilite le refoulement et l’émergence d’une dépression car les blessures sont là et perdurent.

Libérer ses émotions

La dépression est en partie de la colère non exprimée et retournée contre soi : il est temps de s’en défaire et de la rendre à qui en est la source.

Nous avons vu qu’un enfant, si bien attentionné soit-il, n’a pas la capacité de guérir la dépression de ses parents : il peut même se détruire complètement en tentant de le faire. Il faut donc qu’il éprouve de la compassion envers cet enfant qu’il a été, à qui il portera assistance au cours de sa thérapie. L’autocompassion le consolera, le rassurera sur sa propre valeur et soignera sa dépression.

Renoncer à un parent idéal (ou à deux) permet tout simplement de grandir en n’attendant plus de lui autre chose que ce qu’il peut donner.

Auteur : hp DYSjonctée

Dys, hp et en burnout sévère... parce que je ne fais jamais rien à moitié.

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