Non, je ne te colle pas une étiquette, mon fils.

Je te regarde au loin, petit bonhomme. Je te regarde courir et rire avec tes amis dans la cour de récré. Tu sembles heureux, emporté par les jeux, comme tout petit garçon de six ans.  

A l’école, tu ne te fais pas remarquer. Tu es suffisamment calme que pour ne pas me ramener de mots disciplinaires. Tu apprends à lire et à calculer comme n’importe quel enfant de ton âge. C’est vrai, tu peux te passionner pour des thèmes un peu à part tels que la banquise ou Napoléon. Mais ça ne t’empêche pas de jouer aux tortues ninjas et aux chevaliers. Non, vraiment, tu es comme n’importe quel petit garçon.

À la maison, ça ne se passe pas trop mal. Il y a des jours où on gère tout parfaitement et d’autres où rien ne va, comme dans toutes les familles. Sauf qu’à l’intérieur de toi, tout est multiplié par cent. Ca part dans tous les sens dans ta petite tête et tu n’as aucune idée de comment appréhender tout ce flux émotionnel qui explose en toi. Tu vas être dix fois plus reconnaissant qu’un autre enfant… dix fois plus joyeux… mais aussi dix fois plus triste et dix fois plus colérique. Tu es un « tout ou rien », comme ta maman. Tu es une éponge qui souffre pour la terre entière. Tu es un volcan qui se trouve profondément méchant. Tu es un p’tit coeur qui s’endort régulièrement en larmes parce que, « c’est sûr de chez sûr, vous m’abandonnerez un jour ». La moindre erreur de ta part et tu t’écroules comme si tu ne valais rien. Et tu vois, moi, je ne sais pas te regarder te détester sans réagir. 

Alors, aujourd’hui, je t’ai collé une étiquette : Haut potentiel… zèbre… surdoué… Donne-lui le nom que tu désires, mais je t’ai collé une étiquette. Et même si j’y mets autant de légèreté que possible, cela revient à te dire : tu es différent, mon fils.

C’est le discours que le psychologue t’a tenu d’ailleurs : « tu te sens parfois différent et tu as raison, tu es différent mais ce n’est pas grave ». J’avoue que mon cœur de maman s’est serré quand je l’ai entendu te dire ça. Parce que, comme toute maman, je n’ai aucune envie que tu te sentes différent. Alors pourquoi, pourquoi t’ai-je « fait tester » si je ne veux pas marquer une différence ? Pourquoi ne me suis-je pas contentée de nier l’évidence. N’aurait-ce pas suffit d’en rire un bon coup en te disant « allez petit bonhomme, sors ça de ta tête » ? Là tout de suite, en te voyant jouer et en repensant à cette sentence, je ne sais plus. 

Mes pensées s’évadent pendant que tu cours toujours avec tes copains. Je me revois enceinte de toi. Je ne peux pas dire que j’ai adoré ma grossesse : j’étais très fatiguée, je me sentais très lourde avec mes chevilles enflées et ma prise de poids exagérée. Mais j’étais sereine malgré tout. Je savais que tu étais là, en moi, en train de grandir. Je sentais tes coups de pieds et j’essayais déjà de te donner une personnalité : « ce sera un fonceur, tu verras ».

Tu sais, je me demande comment j’aurais vécu cette grossesse si je n’avais pas su que j’étais enceinte. J’aurais certainement paniqué en vomissant comme je l’ai fait. Je me serais sentie paresseuse à cause de cette fatigue soudaine mais persistante… paresseuse avec un brin de folie dû aux hormones. J’aurais lutté de toutes mes forces contre ces symptômes, me trouvant complètement nulle de ne pas y arriver. J’aurais eu un sentiment de honte, c’est certain. J’aurais tout fait pour cacher mon ventre et ma prise de poids anormale, avec la pression constante que quelqu’un se rende compte de cette différence que je n’aurais su expliquer. Je n’aurais pas non plus su me prendre d’amitié pour des femmes enceintes et rire ensemble de ce que les autres ne pouvaient pas comprendre. Je n’aurais pas été capable d’être fière de ce beau ventre qui représentait la vie. Tu aurais été comme une part de moi ignorée et je n’aurais du coup pas su répondre aussi bien à tes besoins les plus profonds : être nourri, soigné, cajolé, aimé… 

Je ne te l’ai jamais dit mais c’est ce que j’ai fait avec une partie de moi, une part de moi que je sentais différente et que j’ai essayé de combattre par tous les moyens. Je me suis sentie nulle de ne pas y arriver. J’avais honte de cette différence qui n’avait aucun sens à mes yeux. Je l’ai ignorée et, par la même occasion, j’ai nié mes besoins les plus profonds. J’ai caché cette part de moi au plus profond de mon être pour une seule et simple raison : je ne la comprenais pas. Comment accepter ce qu’on ne comprend pas ?   

Mon p’tit bonhomme, je ne te colle pas une étiquette, non ! Nous avons tous des différences. Ton meilleur ami est deux fois plus petit que toi, ton pote de toujours n’a pas la même couleur de peau, un autre porte des lunettes et la seule fille que tu aimes bien est un vrai p’tit garçon manqué qui s’intéresse pas du tout aux « trucs de filles ». 

Mon p’tit bonhomme, je ne te colle pas une étiquette, non ! Je rends visible à tes yeux une différence que tu ressens mais que tu ne comprends pas. J’espère te permettre de l’appréhender, de l’aimer même.  

Mon p’tit bonhomme, je ne te colle pas une étiquette, non ! Car tu es tellement plus que ça. Tu es curieux mais parfois tu ne t’intéresses à rien. Tu es rapide mais parfois tu prends tout ton temps. Tu es gentil mais parfois tu piques des crises. Tu ne tiens pas en place mais parfois tu te traînes toute la journée. Tu es méga bavard mais parfois tu rêves en silence. Nous ne sommes jamais qu’une seule chose. Nous sommes tout et son contraire. 

Mon p’tit bonhomme, je ne te colle pas une étiquette, non ! Je t’offre un attrape-rêve. Tu sais, ceux que tu aimes tant et qui ne laisse passer que les bons rêves, piégeant dans son filet les mauvais. Je t’en offre un géant avec comme filet la connaissance de soi. J’espère qu’il te donnera la force de piéger toutes les étiquettes qu’on va vouloir faire passer à travers les mailles du filet : involontaire, têtu, rêveur, provocateur,… Parce que beaucoup ne croient que ce qu’ils voient. Ils croiront ton copain qui n’est pas capable de lire sans ses lunettes mais toi, tu seras souvent coupable de ne pas faire d’efforts. Sois conscient de qui tu es, bonhomme. Donne toujours le meilleur de toi-même, mais ne crois pas n’importe quoi à ton sujet. Garde précieusement ton attrape-rêves. 

En sortant de chez le psy, tu m’as dit « je suis rassuré, je pensais que quelque chose clochait en moi mais non, je suis juste un zèbre ». Juste un zèbre… Tu as démystifié cette différence et ça change tout. Ca change tout et ça suffit. Alors, vas-y bonhomme, continue à jouer et à courir avec tes copains. Continue à être un garçon comme les autres. Mais quand on touchera à cette petite part de toi qui est différente, dis-toi que tu es « juste un zèbre » et accepte-le, accepte-toi. Ta différence, elle est en toi, elle est en chacun de nous. Et si tu l’acceptes, le monde l’acceptera. 

HP=DYSjonctée (hp-out.com)

 

 

8 réflexions sur « Non, je ne te colle pas une étiquette, mon fils. »

  1. J’aurais bien aimé être testé petite, cela m’aurait permit de mieux comprendre, d’aider mes parents dans mon éducation, d’aider mes maitresses d’école à mieux m’aider pour lire, écrire, compter et d’éviter tout ce que j’ai vécu (je ne le regrette pas mais cela aurai pu être plus simple).
    Tu (je me permet de passer du vous au tu) à tout à fait raison de faire tester ton fils, ainsi il n’appréhendera pas l’avenir, sa vie future et ses choix à faire plus tard avec peur et crainte. En sachant quelle est sa douce singularité cela va alléger son futur, son être. Tu à offert un très beau cadeau à ton fils, pour lui dégager d’éventuels nuage gris et lui ouvrir la voie vers un futur plein de soleil, de confiance en soi, etc. Bravo 🙂

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